Les tout petits mots 4

D’abord, il n’avait pas eu à chercher les mots, parce que personne n’avait posé la question.

Ils s’étaient contentés de le réabsorber à un, comme ils l’avaient absorbé quand il était deux ; ils s’étaient bornés à commander une bière de moins et à lui tendre son verre avec un regard d’empathie qui était supposé avoir valeur de consolation -parce qu’ils étaient mauvais, tous, trop embrouillés, trop flous, trop jeunes, pour arriver à mettre en ordre ce qu’ils auraient pu vouloir dire. On est désolé. Tu as l’air malheureux. Elle ne te méritait pas.

Il avait tout gardé dedans, en un silence glacé qui lui montait aux yeux ; les effluves de parfum fantôme qui l’assaillaient parfois, et cette silhouette qu’il croyait voir, furtive et dansante dans les dernières heures de bar, quand ceux qui restent sont là pour être ailleurs. Et les mots, ceux qu’il aurait pu essayer de mettre sur ce vide immense qui continuait de lui ronger le ventre, nuit après nuit, saison après saison. Année après année.

Il avait tout gardé dedans parce que ce qui aurait pu sortir aurait été vide, petit, amputé. Parce que le mot « regret » n’a pas l’odeur de la peau chauffée de soleil. Parce que le mot « remords » n’a pas le goût des baisers dévorés sous les flocons de neige.

Il n’avait rien dit. Il avait bu les bières, fermé les bars, chanté quand il fallait, roulé dans d’autres draps. Ils se parlaient beaucoup et ne se disaient rien, parce qu’à mesure que les rires plissaient leurs bouches et que les jours d’adultes cernaient leurs yeux,  la certitude que les mots resteraient vides s’était lovée en eux. Ils étaient ensemble, au moins ; ensemble, seulement ; grands enfants sans plus d’excuse qui faisaient tinter les verres comme une comptine.

Un jour il était arrivé à un, de nouveau, on essaye mais non, ils avaient posé le verre, désolés, parce qu’ils pensaient qu’il allait y arriver, cette fois. Y arriver, comme s’il y avait une ligne à atteindre, une victoire possible, un moment où la paix survient.

Y arriver.

Je n’y arriverai pas.

Dans le silence gêné qui accueillait les confessions aux mots trop petits, il avait enfin expliqué.

Elle m’a brisé le cœur.

Soudain les tout petits mots disaient ce qu’il y avait à dire.

Le cœur brisé.

Il n’y a pas de réparation. Personne ne pourra nous réparer.

Mais on peut rejouer la comptine des verres tintant au coin des lèvres.

 

 

 

4 avis sur “Les tout petits mots

  1. Caroline juil 2, 2014 09:33

    Impératrice, c’est beau ce que vous écrivez.

  2. ouais juil 2, 2014 11:01

    Ouais! Personne ne pourra les réparer bordel. Jamais. Ouais!

    Rejouer la comptine … sont des petits mots qui sentent bon je trouve.

    A part ça, je vous rappelle que c était le lundi bisou 18 hein!

    Ça sent la mémoire tournée vers un vieux passé défraîchi tout ca.

  3. ouais juil 2, 2014 19:03

    Ps : il existe en ce monde pour chaque humain une personne qui nous a brisé le coeur, avec qui on aimait rire et discuter de tout, qu on aimera plus que nous même à jamais.

    ouais!

  4. Sancie oct 27, 2014 21:48

    C’est pas tant qu’elle est triste. C’est que ça monte, comme ça, sans crier gare. Ca envahit tout, la tête, les jambes qui s’auto-amputent et le ventre qui se gonfle comme la grenouille du conte. Ca ravage comme les inondations, ya des troncs, vieux de plusieurs cercles bruns, qui tourbillonent au milieu de pièces dévastées, des photos et des meubles qui viennent s’emmêler aux murs, ya des assiettes brisées comme quand on se mettait en colère.
    Et après, il ne reste que des restes, des lambeaux de tissus qui pendent tristement, des fauteuils éventrés, des souvenirs éparpillés qui font sales, alors qu’ils étaient si jolis quand ils étaient rangés, propres et entiers.

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