Le dédain des corneilles 5

Il faisait chaud, ça montait dur, il en avait ras la gueule.

Il le connaissait bien ce chemin pourtant ; c’est drôle comme on oublie le principe de la montée au bout de 20 ans de permis B. Et il ne riait pas du tout, suant sous le soleil de Juillet. Il s’était mis à faire du pognon au lieu du vélo, pour monter les côtes ça ne sert à rien, et là il en avait ras la gueule.
Il fallait prendre de l’eau, il aurait dû prendre de l’eau, il n’avait pas pris d’eau.
Celle qui lui coulait dans les yeux était âcre et salée.

Le blé était blond, le ciel était bleu, on se serait cru dans une chanson française et ras la gueule, il en avait ras la gueule.

Ces cons au garage qui ne pouvaient pas réparer, ces cons à l’agence qui avaient filé sa location à quelqu’un d’autre et lui, comme un con sur son vélo trop petit, emprunté au boutonneux qui avait merdé et foiré sa voiture modèle sport, tenue pour vous à disposition dans votre gare d’arrivée, mon cul.

Le blé était blond, le ciel était bleu, et à perte de vue, les plateaux.

Il s’en souvenait, de cette montée, toutes les fibres de son corps s’en rappelaient, hurlant à chaque coup de pédale. Il n’avait jamais été aussi vieux ; non, ça, bien sûr ; mais lourd, lourd et vieux, autant, là, dans ses cuisses, et la seule chose qui lui restait du corps de ses dix-huit ans c’était cet orgueil ridicule de ne pas poser pied à terre.

Il arriva au niveau de la souche, c’était le faux plat ultime, le plat qui n’en était pas, le plat qui n’avait même pas l’élégance d’être vraiment plat, le plat qui t’attirait un peu plus loin, te faisant croire que, mais non. De la souche jusqu’au silo, il s’en souvenait de cette montée, faux plat, ras la gueule. Au pied de la souche, deux corneilles crièrent. L’une d’elle s’envola, d’un mouvement brusque et paresseux, se poser sur le tronc déchiqueté.

Une goutte de sueur lui glissa dans l’œil, il eut un râle gras, presque un sanglot, seul sur le plateau désert.

Derrière lui, un « Eh ! » rieur retentit ; rauque, un peu essoufflé.

Il tourna la tête, jeta un regard rapide derrière son épaule.
La route était vide, sillon d’asphalte chauffé à blanc. Ses bras tétanisés suivirent le mouvement et la roue avant toucha le rebord du revêtement, tomba dans la poussière du bas-côté, déviant brusquement de la bande goudronnée. Il braqua, essaya de retrouver sa trajectoire, tout ça sur ce putain de faux plat, lentement, comme un ivrogne. Il voyait le silo, plus loin dans le champ, le signal ; là où le vrai plat commençait enfin, proche, là-bas, juste là-bas.

« Eh !  »

Il tourna la tête de nouveau, personne, nulle part, juste lui, son vélo et les corneilles.  Il vrilla encore, la selle était trop haute, il refusait de poser pied à terre, l’orgueil, mais il se sentit tomber, lentement, ridicule, affaissé, les jambes en coton, une chute silencieuse et pathétique. Le cul sur le bord de la route, comme un gamin sans petites roues, un gamin qui n’avait jamais été aussi vieux, aussi lourd, et qui voulait pleurer.

« Eh… »
Encore, à ses oreilles, comme si elle s’approchait, cette voix de femme cachée quelque part, sur le plateau ou dans un repli de souvenir.
Il la connaissait.
Et s’il plissait les yeux, dans le brouillard de chaleur qui montait du bitume, il pouvait presque la voir s’approcher. Joyeuse et impatiente. Excédée. Parce qu’il ne voulait pas poser le pied à terre, parce qu’il avait décrété que ce n’était pas comme ça qu’on montait les plateaux. Parce qu’elle s’en foutait de descendre de vélo et qu’elle se laissait distancer, poussant la bécane pourrie qu’il lui avait dégottée.

« Eh ».
Elle était debout devant lui, elle le regardait, il ne savait pas ce qui allait tomber de sa bouche, on ne savait jamais si elle allait consoler ou piétiner, mais quand elle reprit, elle avait sa voix qui réparait tout, et elle demanda doucement : « tu t’es fait mal ? »
Hébété, il regarda son pantalon, déchiré, sa peau qui perlait du sang, et il se demanda quand étaient apparues ces innombrables petites écailles patinées, quand sa peau  lisse de gamin orgueilleux avait commencé à se lézarder.

Elle s’assit en tailleur, et se pencha vers lui. Il sentit son odeur, ce mélange unique né de son parfum d’adolescente et de sueur, métallique. Il voyait tout, les cheveux qui flottaient, le voile brillant sur son front lisse, ses seins qui se soulevaient au rythme de sa respiration. Elle se pencha et souffla doucement sur le genou écorché.

Derrière eux, il y eut un bruit d’aile, et les corneilles se posèrent sur la route, curieuses.

Elle arracha un brin d’herbe folle, roussi par le soleil :
« C’est toi qui m’avais dit qu’elles n’aimaient qu’une fois ».

C’était vrai. Il l’avait dit. Que les corneilles n’aimaient qu’une fois, une seule autre corneille, comme dans une chanson sirupeuse. Et ils avaient ri, un rire dédaigneux. Ils avaient ce mépris de ceux qui pensent qu’il n’y pas pas de limite, pas de fin, pas d’erreur ni de regret, juste du mieux, après. Ils jouaient au premier amour comme on joue à la poupée : fort et n’importe comment, en collant des baisers dévorants sur les blessures qu’ils s’infligeaient par maladresse, par balbutiements, et toujours ce putain d’orgueil.

Ils avaient ri des corneilles, de leurs couples insolubles, avec entre eux comme une connivence cruelle : forcément ils allaient aimer ailleurs, après, mieux, fort, absolument, un jour. Ce n’était que le début. C’était plus simple de rire des corneilles que de poser son cœur sur la route, sous le soleil brûlant, et d’avancer au même rythme, en mettant pied à terre si besoin.

Elle avait dit quelque chose, quelque chose de cru et de sale, sur tout ce à quoi ils allaient avoir droit, comparé aux corneilles. C’était sa voix qui piétine, il en avait peur mais ne le disait pas, il avait ri et encore une fois ils avaient fait semblant de ne pas s’aimer trop, devant l’œil rond des corneilles.

Il essaya de se secouer, de se relever, au moins de démêler ses jambes des roues, mais toute sa force l’avait quitté et il ne put que reposer les mains à terre. Sur le bord de la route, la poussière était chaude.

Il allait se lever, bien sûr, et remonter sur son vélo. Au-delà du silo, le plat, le vrai plat, et la descente, enfin, vers la vallée. L’ombre, la fontaine, la fraîcheur de la maison dont il allait donner la clé à des gens qui n’étaient pas morts. Il allait se lever.

Les corneilles marchaient, à petits pas, côte à côte ou devant derrière, sans se perdre de vue.

Peut-être qu’il fallait sortir son téléphone, peut-être qu’il pourrait l’appeler, dire : je suis sur la route, les corneilles sont là. Je suis sur la route, je monte seul, j’ai mal. Je suis sur la route,  j’ai posé pied à terre. Je suis sur la route, je t’attends, je n’ai jamais été aussi vieux, je n’ai jamais été aussi lourd, je n’ai jamais aimé après toi.
Si.
S’il avait son numéro, après tout ce temps, s’il l’avait retenue, s’il avait avoué, pied à terre, qu’il ne voulait qu’une vie d’oiseau.

Sa main restait posée par terre, sous la chaleur et la poussière il sentait la terre, froide et noire, immense, qui tressautait sous le pas des corneilles.

Ses doigts étaient gourds, son bras lui faisait mal, les pieds dans les rayons étaient lointains, étrangers. Il ne pouvait pas se lever.

Il aurait voulu qu’elle souffle, encore, pour réparer son genou, son genou et le reste, tout. Mais il était seul sur le plateau, seul dans la poussière des champs, dans cette montée qui n’en finissait plus.

Et il voyait le ciel, bleu, il voyait le soleil. Allongé sur la terre glacée, couché et immobile, dans le dédain des corneilles.

5 avis sur “Le dédain des corneilles

  1. ouais sept 26, 2015 08:39

    Ben ouais hein!!!

  2. La Castafiore sept 27, 2015 06:11

    Là c’est vraiment toi ma belle. Su-per-be

  3. Krabe sept 30, 2015 11:54

    Je lis en sous-marin depuis tout plein de temps, mais y a des petits articles comme ça, doux et avec des vrais morceaux d’humanité dedans ( comme les yaourts au fruits avec des vrais morceaux de fruits) qui me donnent toujours envie de commenter, alors voilà : vous écrivez bien, c’est rigolo et /ou joli rayez la mention inutile, mais jamais sans vie alors..euh.. danke schön *-*

  4. Chartreuse oct 11, 2015 09:38

    Merci

Commentaires clos.