Arabesques 9

Quand je suis arrivé il y avait cette femme à la permanente improbable qui m’attendait dans l’entrée, elle avait un tailleur importé directement des années 80 et elle m’a montré l’appartement en essayant de me faire croire qu’on pouvait voir le ciel en se penchant par la fenêtre alors que je ne regardais que le sol, je repensais à Grand-mère à genoux en train de laver son carrelage, qui me disait « regarde » ; et elle faisait des gestes amples et assurés, en demi-lune.

J’ai pris l’appartement pour le carrelage, j’ai cherché partout du savon à l’huile de lin parce que grand-mère disait : « du savon. Et de l’huile de lin. C’est tout ». Moi dans les boutiques avec mon pauvre espagnol fraîchement débarqué, j’ai tenté « savone » et « oilo de lino » avec pour seul résultat une bonne humeur non dissimulée -j’ai semé la joie dans Barcelone, on ne pourra pas me retirer ça. J’ai fini par trouver et j’ai lavé mon carrelage avec des gestes en demi-lune.
Le premier matin où je me suis levé chez moi j’ai regardé les carreaux en me disant : « c’est vraiment joli ».
Et puis il y a eu tous les matins de tous les jours où je posais mes pieds nus sur le carrelage, tiède, tiède, froid, glacé, et puis re-tiède, lavé avec soin au savon et à l’huile de lin, et je me disais : « c’est vraiment joli ».
Et puis elle est arrivée, je l’ai vue la première fois et j’en ai mangé mes mots d’espagnol, mes « oilo » qui en fait se dit « aceite », je l’ai vue la première fois et quand elle a touché ma main c’était comme si je posais mes pieds sur un carrelage mou et sucré, je l’ai vue la première fois et je me suis dit « elle est vraiment jolie ».
Le premier matin avec elle j’ai ouvert un œil et j’ai vu ses pieds, si petits, légers, qui dansaient presque sur le carrelage aux arabesques, le carrelage que je lavais au savon et à l’huile de lin.
Elle a apporté un tapis parce qu’elle avait froid aux pieds le matin en se levant, tellement de chaussures que j’avais du mal à croire qu’elle n’ait que deux pieds, si petits, légers, elle a fait tomber des robes légères sur le carrelage aux arabesques. Moi je passais de la javel de temps en temps, j’étais occupé à ramasser au vol les robes légères, les dessous presque arrachés et les baisers qu’elle faisait voler d’un bout à l’autre de la chambre au beau carrelage.

Et les jours ont fait une saison, et puis elle a fait tomber sur le sol des collants, des foulards, des écharpes, un matin elle a posé des pieds en chaussettes sur le tapis qui recouvrait les arabesques, elle dormait en chaussettes, de longues chaussettes montantes qui lui donnaient l’air d’une danseuse de cabaret, mais quand même, elle dormait en chaussettes.
Après elle a fait tomber un emballage sur le carrelage aux arabesques, un emballage qui sentait le latex et qui a glissé sous le lit, un emballage que j’ai retrouvé en rentrant de France où j’étais parti dire une dernière fois bonne nuit à Grand-mère. Elle a fait tomber des larmes et des mouchoirs, aussi, sur les arabesques tâchées, parce qu’elle était désolée. Elle s’accrochait à mon cou et elle pleurait dans mon oreille, on était tous désolés, elle pour l’emballage, moi pour le minuscule cercueil qu’on m’avait attendu pour poser sur la terre froide et humide, chez moi qui était devenu là-bas, et grand-mère sans doute de quelque part là-haut ou en-dessous ou à côté ou bref, pour ce beau carrelage tâché de désolation.
Un jour j’ai eu mal à l’oreille, ça venait de nulle part, pas de coup de froid ni de coup de chaud, j’ai refait les gestes de Grand-mère, j’ai palpé ma gorge et j’ai posé le creux de mon poignet sur mon front, rien, j’avais juste mal à l’oreille. Pas assez pour le docteur, trop pour oublier.

Ça a duré des semaines, des semaines en posant mes pieds chaque matin sur le carrelage aux arabesques, à me demander ce qui n’allait pas, jusqu’à ce qu’elle vienne de nouveau me pleurer dans le cou, dire qu’elle était désolée, qu’elle avait glissé, encore, sans faire exprès, et que je comprenne que mon oreille souffrait juste d’un trop-plein de désolation.
Elle a pris ses robes, ses foulards, ses grandes chaussettes montantes qui lui donnaient l’air d’une danseuse de cabaret, et elle est partie balader ses glissades sur le carrelage de quelqu’un d’autre.
Je suis retourné acheter du savon à l’huile de lin.

J’ai lavé les arabesques, soigneusement, avec des gestes en demi-lune.
Le premier matin où je me suis levé chez moi sans elle, j’ai regardé les carreaux et je me suis dit : « c’est vraiment joli ».

9 avis sur “Arabesques

  1. Caroline avr 10, 2014 09:12

    C’est beau quand vous écrivez de la proésie, Impératrice. Moi j’ai froid aux pieds avec tout ce carrelage maintenant.

  2. Super Salade avr 10, 2014 17:37

    Je trouve ça doux et joli, et réel aussi…

  3. Souuuuuuufi avr 10, 2014 18:45

    Impératrice parlez moi rillettes et saucisson…j’aime vous lire mais je larmouille…

  4. Ninita avr 10, 2014 21:16

    Supérieur à trois. Totalement.

  5. Krazy Kitty avr 10, 2014 21:44

    J’ai su que je voulais mon appartement dès que j’ai vu son parquet. J’attends toujours un peu, au fond, d’y voir les pieds nus de l’homme qui m’a dit qu’il serait sacrilège de le couvrir d’un tapis.

  6. receta avr 12, 2014 07:49

    Très intéressant, merci pour cet article

  7. wayne99 avr 12, 2014 15:54

    « Elle ecrit bien c’te conne »
    Voila le commentaire que j’ai laché a la fin.
    Desole pour la familiarite du truc, mais bon quand meme.
    Merci, c’est tres joli.

  8. Pétronille avr 12, 2014 16:28

    Dites, on va y aller doucement sur les familiarités excessives, toudmême.

  9. loukoumza juil 27, 2014 14:07

    moi ne re-pleure comme un veau, consécutivement à votre nouveau poste dans ce genre, aussi rare que touchant…merci d’assumer aussi cette facette dans votre kaleidoscope scintillant

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