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Dans le quartier de mes parents, quand je partais au collège, je voyais souvent un couple promener ses chiens, à grands pas rapides.

Une dame, un monsieur. Je les trouvais vieux, bien sûr, moi je ne l’étais pas donc je pensais ça au pif, disons la trentaine, entamée.

 

Le monsieur n’avait pas l’air du matin et la dame, avec ses grands cheveux fous, des boucles, châtain-noisette, lui lançait des « allez ! » encourageants, pour lui, ou pour les chiens, ou peut-être pour tous les trois. Je ne les voyais jamais avec des enfants, mais avec les deux chiens. De grands bâtards qui avaient l’air ravi de tout : de la dame, du monsieur, des murs, du sol, d’être des chiens ; bon moi j’en ai jamais eu mais ça a l’air facilement content, en même temps comme je connais pas, j’en sais rien.

Quand je rentrais du collège je voyais parfois le couple promener ses chiens, les mêmes bâtards qui avaient l’air tout aussi ravi qu’on les sorte encore, d’avoir des pipis à renifler ; leurs queues immenses faisaient du vent, content. Le Monsieur avait l’air du soir, il faisait des blagues, la dame riait et ça faisait tressauter ses cheveux fous.

Quelques temps ont passé, désormais quand j’allais au lycée c’était la dame qui promenait le matin, le monsieur le soir. Les chiens étaient bien contents chaque fois mais pour se balader, ils n’étaient plus que trois, peut-être que les chiens s’en foutent, peut-être que tout ce qui compte c’est le pipi, je sais pas ; les chiens, j’y connais rien.

En allant à la fac, j’ai recroisé la dame, souvent ; le matin, moins le soir. Une semaine sur deux. Et le monsieur, le soir, souvent ; le matin, moins. L’autre semaine.

Les chiens avaient l’air moins content, mais peut-être qu’ils se faisaient juste vieux, je sais pas ; les chiens, j’y connais rien.

Un jour dans le métro, loin, là où j’avais déménagé, j’ai croisé le monsieur.
Il était avec une autre dame, sans cheveux fous, qui parlait fort. Elle disait « non, en appartement, faut être complètement con ».

Et puis je suis revenue dans le quartier, et j’ai recroisé la dame.

Elle marchait dans la rue, lentement, avec un seul chien. Le chien la regardait souvent et elle murmurait des petits encouragements, comme des « allez ! » mais doucement, je ne sais pas à qui, peut-être à lui, peut-être à elle, peut-être à tous les deux. Elle avait coupé ses cheveux fous et j’ai mis du temps à la reconnaître, sans doute parce qu’elle ne riait plus du tout.

J’ai voulu lui parler ce soir-là, mais je ne savais pas quoi dire, peut-être aussi « allez ! « avec un sourire ; mais moi, tout ça, j’y connais rien.

Je me souviens qu’à ce moment-là je voulais très fort un chien mais en appartement, faut être complètement con, et puis c’était aussi le moment où je m’étais rendue compte que tout mourait, même l’amour, surtout l’amour, et quand j’ai vu la dame toute seule avec son chien qui baissait la queue, je me suis dit euh, peut-être pas.

Hier, j’ai croisé la dame.

Elle était bronzée, elle riait, un vrai rire clair qui faisait trembler ses boucles, blanches. Elle marchait avec un monsieur. Quand elle a rejeté la tête en arrière avec ses cheveux fous et le rire qui lui faisait plisser les yeux, il l’a regardée avec l’air du type qui est prêt à faire semblant d’être du matin, si besoin.

Derrière eux, il y avait le grand chien, sa queue immense faisait du vent, content ; et un tout petit chiot, fou, pataud, content, ravi, de tout.

De la rue, de la dame, du monsieur, et de tous ces pipis à renifler, des vélos,de  l’air, des feuilles, du soleil, d’être dehors comme ça tous les quatre, ou peut-être qu’il s’en foutait d’être quatre, peut-être qu’il était juste content d’être content, ça va, c’est un chiot quoi.

Je sais pas, j’y connais rien.

16 avis sur “6-4-2

  1. Deryn août 5, 2015 11:21

    C’est choli.

  2. ouais août 5, 2015 11:39

    Ahhhh! L amour! Même un chien tout con sent quand son maîmaimaitre est un peu content d être quelque peu enthousiaste d apercevoir une lueur d espoir de l avoir, qui sait, enfin peut être, presque aperçu ou à peine touché au coin d une rue ou d une épicerie de quartier, ou d un concer avec des gens partout… bref!

    Vous avez sans doute pas regardé Carnival of souls de H Harvey, c est vrai qu il n y a pas de chien. Mais j aime la poésie de cette errance du dernier instant.

  3. ouais août 5, 2015 11:40

    Concert

    N avez sans…

  4. 3 août 5, 2015 16:33

    C’est beau
    Comme toujours!
    Ça mériterait un traitement illustré, avec des cheveux fous et des chiens heureux.

  5. pfff août 5, 2015 22:05

    Vous n’y connaissez rien mais vous faîtes bien semblant.
    La bise.

  6. Korgann août 6, 2015 02:21

    J’ai versé une larme en-dedans. C’est un texte émouvant. C’est triste, avec de l’espoir à la fin.

    Merci, Impératrice.

    :’)

  7. Chartreuse août 6, 2015 09:34

    C’est beau.
    Et puis, moi non plus, j’y connais rien en chien, ni à l’amour, ni à la vie en fait… Mais ça ressemble à ce que vous écrivez. Alors merci.

  8. Faerika août 6, 2015 10:35

    Belle histoire.
    Après, un chien en appartement, c’est comme un(e) conjoint(e) : bien éduqué, ça se passe nickel. Je connais une blonde de mon entourage, son chien d’appartement de 60kg est tellement chou que j’ai presque envie de l’échanger contre mon Gigot, des fois…

  9. ouais août 6, 2015 11:12

    Un chien c est tout aussi con à la campagne, mais ça se voit moins (mais ça se sent plus) . Comme pour les conjoints d ailleurs. L espace reste un bon moyen de supporter n importe qui après un gros raté d évaluation pré vital ! Remarquez en passant que les chiens parlent aux gens qu ils aiment bien, eux!

    Quand on ne connaît rien à rien on a une vision plus jolie des choses parfois. Dites vous ne devez vraiment yyyyy connaître!!!!!

    Vos gens de Grenoble ont l air de vous trouver pas simple, ceux de Vienne vous trouvent castratrice et ceux du reste du monde alors? (Reste du monde=PââaaaarrrrriiiiiIIIIIIS).

    Ps : je préfère ne pas vous complimenter ca change du reste du monde, mais bon, je passe vous lire hein!

  10. ouais août 6, 2015 12:43

    …Rien yyyy connaître..

  11. Leina août 7, 2015 13:53

    Ouf, ça finit bien !
    Comme ce fut dit plutôt, chiens ou chats, du moment que c’est dans leur tempérament et qu’ils sont éduqués, pas de souci…

  12. cent doutes août 7, 2015 23:45

    L’écriture, les nouvelles, j’y connais rien.
    N’empêche ça m’a plu.
    Et je suis bien contente pour la dame au cheveux bouclés.

    Sinon, Impératrice, je me permets de partager avec vous mes inquiétudes concernant la santé d’un de vos fanfous. Un certain jardinier de l’espace vient de poster ici deux commentaires totalement dépourvus de la moindre référence scatologique. Ca me fait craindre le pire !

  13. ouais août 8, 2015 08:41

    On ne peut pas toujours être poète madame, bordel d hémorroïdes aux petits oignons, cidre doux et crème d estragon!

    Dites, ça ressemble à de la provoque ça ! !!!

  14. cent doutes août 8, 2015 13:11

    Ah, me voilà rassurée !

    (ça existe vraiment la crème d’estragon? Ca doit être bon…)

  15. ouais août 9, 2015 09:21

    Très! Enfin sur mon astéroïde ça l est en tout cas. Ahh! l espace!!!!

  16. Princessh août 9, 2015 21:50

    Très joli texte, madame.

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