Ce que font les vieux 28

Quand tu es jeune et qu’ils sont un peu vieux, ils t’apprennent la politesse et t’obligent à porter des chaussures qui font mal (pour « faire propre »). Quand tu es un peu plus vieux et eux beaucoup moins jeunes, ils pètent à table et se baladent avec la braguette ouverte. C’est pas si grave. Tu as presque hâte d’être vieux aussi (pour pouvoir péter à table).

Ils font des trucs auxquels tu ne pensais pas qu’on pouvait survivre. Porter des chemises en polyester avec un gilet par-dessus. Enterrer leurs enfants. Manger des rognons.

Ils ont des mains qui te palpent. Elles t’ont talqué les fesses, filé des tapes sur l’épaule quand tu passais les bornes, caressé la joue. Le jour où tu réalises qu’il n’y a plus de force dedans, tu pleures un peu.

Toute la semaine, ils mangent un yaourt et trois flocons de céréales. Le dimanche, ils s’enfilent douze plats et autant de verres, sans broncher, pendant que tu cries pitié.

Ils ont des armoires où tout est bien rangé. Ça sent le propre et la poussière. Ça sent la lavande et le linge soigneusement plié. Ça sent le vieux.

Ils te disent qu’ils n’ont pas faim. Mais que quand même, ils vont manger une part de Paris-Brest (deux).

Il te disent que tu ressembles à des gens morts. A des gens que tu n’as jamais connu. Mais qu’ils aimaient. Alors c’est pas grave.

Il te disent: « parle moins vite ».

Ils plient leur foulard sur lui-même avant de le plier autour de leur cou. A côté, rien que la manière dont tu portes ton écharpe, tu as l’impression d’incarner le Chaos.

Ils demandent: « comment ?  » (« parce que ce sont les corbeaux qui disent « coâ »). Tu t’énerves un peu. T’as pas le temps de répéter. Après, tu te souviens qu’ils ont répondu sans jamais se lasser aux pourquoi la lune elle est pas ronde tout le temps, pourquoi la mer elle est salée, est-ce que maman m’aimera encore quand le nouveau bébé sera là, pourquoi des fois avec les amis on se dispute ; alors tu as honte. Alors tu répètes.

Ils te demandent si tu as pris un goûter. T’as 32 ans. C’est pas grave. Il te faut un goûter.

Ils te demandent ce que tu veux manger le lendemain midi, le lendemain soir, dans deux semaines. Tu n’en sais rien. Le fait que tu n’en saches rien déclenche une panique totale et ravageuse. Tu inventes. Tu finis par manger du foie aux coquillettes, alors que tu n’aimes ni le foie, ni les coquillettes.

Ils sont fiers de toi. Tu enlèves les petites roues du vélo ? Formidable. Tu as ton Brevet ? Exceptionnel ! Tu sais enfin faire tes lacets à 12 ans ? Quel génie ! Profites-en. Des gens qui vont faire la hola parce que tu as bien mangé tes tartines du matin, y’en aura pas d’autres dans ta vie.

Ils te préfèrent toujours toi. (Ils préfèrent ta sœur aussi) (et ton frère) (chacun est le préféré) (c’est magique)

Ils te demandent si tu veux faire un tour de manège. Toute ta vie, quand tu passes avec eux devant un manège, ils te demandent si tu veux faire un tour de manège. Faut accepter au moins une fois passés 20 ans, ça les fait tellement rire qu’il faut vite vite rentrer à la maison changer de culotte.

Ils disent des trucs ingérables -il faut juste savoir attendre. Que Sarkozy est « un tout petit monsieur avec un grand bâton planté dans le trululu », par exemple. Que Bayrou « a l’air d’avoir été fini au pipi ».

Rien n’est sale. Rien n’est tabou. La mort, la maladie, les verrues, tu peux leur parler de tout. En échange, ils te montrent leurs cicatrices. Tu dis respect.

Ils guettent la rubrique nécrologique. Un peu comme toi les soirées Facebook, pour voir qui pourra être là ou pas.

Ils se moquent de la voisine, qui sort, chaque jour, chercher sa demi-baguette à 11h20 précises. Puis tu leur dit que tu vas déplacer ce petit meuble qui trône au milieu du couloir depuis 15 ans et qui empêche d’installer une rampe, les oblige à faire un détour en déambulateur, et dans lequel tous les visiteurs se prennent les pieds. Ils refusent. Si tu insistes, ils pleurent. Mieux vaut continuer à se moquer de la voisine.

Ils connaissent tous les départements.

Ils connaissent les noms de toute la famille élargie (77 personnes), pendant que tu peines à mémoriser celui de ton voisin de bureau (qui est là depuis 6 mois et s’appelle Olivier -euh non, Benoît).

Ils chérissent des photos jaunies pleines de gens morts. Tu trouves que ça n’a aucun intérêt jusqu’au jour où tu apprends que toutes leurs autres affaires ont brûlé (et leurs parents avec).

Ils savent calculer les marées, même s’ils ne savent pas nager, ont peur de prendre un bain, et ne se sont jamais approchés à moins de 32km de la mer.

Ils sont contents et inquiets quand tu rencontres quelqu’un. Si tu n’as plus de quelqu’un, ils sont juste inquiets.

Il faut que tu manges. Que tu manges. Que tu manges. Ils te félicitent quand tu perds du poids. Mais il faudra quand même que tu manges.

Ils font un truc fou : ils essayent de grossir. Le médecin a dit.

Ils croyaient peut-être en Dieu il y a longtemps. Là, ils croient en la médecine. Enfin surtout, ils croient en leur médecin.

Ils te préparent des trucs que tu ne mangeras nulle part ailleurs. De la cervelle. Ça te fait vachement rire pendant qu’ils la dépiautent, à petits coups de couteau précis. Ça te fait vachement moins rire quand il faut la manger.

Tu leur mens. Pour ne pas qu’ils s’inquiètent. Ça ne marche pas, ils s’inquiètent toujours. Continue de mentir.

Ils font leur arbre généalogique. C’est le tien aussi. C’est fou.

Ils ne te font que tes plats préférés. Tu manges du gâteau de semoule aux raisins secs avec délices. Chaque fois.

Ils te laissent manger devant la télé (des fois).

Ils te font faire tes cahiers de vacances.

Ils prennent des choses étranges et a priori sans intérêt en photo, les mêmes, douze mille fois. Des vieux clochers. Des monuments aux morts. Toi.

Ils aiment les enfants. Il faut des enfants. Fais des enfants. Ils seront forcément mieux que ceux qu’a eu la petite-fille de la voisine (qui sont moches et mal élevés).

Ils sont très bien élevés. Ils disent des horreurs.

Ils ont des choses à faire. Qui ne peuvent pas être reportées. Tous les matins, aller acheter deux yaourts et deux steaks hachés au marché, par exemple. (Ils continuent de se moquer de la voisine et de sa demi-baguette.)

Ils trichent pour que tu gagnes.

Ils peuvent faire 8000 parties de 7 familles, de Qui est-ce, de petits chevaux. Les trucs les plus chiants du monde.

Un jour tu as du bol, tu les bats au Scrabble. Ils deviennent tout bizarres. Tu penses qu’ils font un AVC. En fait, ils boudent.

Ils ont du papier-buvard.

Ils t’apprennent les tables de multiplications. Ça prend le temps que ça prend (23 ans, des fois, hein), mais tu vas finir par les savoir.

Ils vont au restaurant en laine polaire.

Ils conduisent toujours exactement 5KM/h au-dessous de la limite. Ou alors ils conduisent totalement n’importe comment, prennent l’autoroute à contre-sens (et dans la région tout le monde les surnomme « Captain Crash »).

Ils ne supportent pas que tu te moques de tes profs. Ils préfèreraient encore que tu fasses caca dans la soupière durant le dîner de Noël. Ça les fait rire, mais ils sont désolés de rire. Parce qu’on ne rit pas de ses professeurs.

Ils sont sourds, sauf quand tu ouvres une bouteille de pinard (là par contre ils entendent de l’autre côté du département).

Ils te font dormir dans des draps qui sentent l’enfance.

Le matin, ils chuchotent tellement pour ne pas t’empêcher de dormir que tu te réveilles.

Ils te cachent des œufs dans le jardin.

Ils te posent la même question 8 fois jusqu’à ce que la réponse leur plaise.

Ils mettent les petits plats dans les grands.

Ils te pardonnent tout.

Ils ont des épis.

 

Ils te manquent tellement.

28 avis sur “Ce que font les vieux

  1. Tibidiplouf (aka Galax-Ghost) avr 4, 2013 19:52

    c’est un bel hommage…..

  2. Dinette en porcelaine avr 4, 2013 20:22

    Oh impératrice j’aime quand vous me faites rire et pleurer en même temps.

  3. Louise avr 4, 2013 21:10

    Et puis la pendule d’argent. Qui oui, qui dit non. Et puis qui les (nous) attend…
    J’ai plus rigolé qu’en écoutant Brel, l’autre jour là, en pensant à mon grand-père et en pleurant un peu, mais j’ai été émue presque pareil. (C’est beaucoup).

  4. princehamlet avr 4, 2013 21:48

    …mais… j’ai des épis…

  5. wayne99 avr 4, 2013 22:20

    Je vous aime.

    Vraiment.

    Vous rendez les choses qui sont totalement insupportables juste belles.

    Et demain, j’appelle ma grand-mere pour qu’elle oublie pas que je pense a elle.

  6. Appolonie Palpitante avr 4, 2013 22:32

    Je suis à deux doigts de verser une petite larme émue et souriante. Merci impératrice, de dire les choses si bien.

  7. Noir4m avr 5, 2013 06:22

    Surprenant comme certains jours les mots croises sur l’internet mondial du monde resonnent avec le dedans de soi-meme…

    Faut que je rentre en France.
    Merci imperatrice !

  8. Tam avr 5, 2013 08:34

    Ils me manquent tellement oui.
    Et maintenant c’est moi qui ait récupéré les vieilles photos jaunies. Et la casquette de marin. Celle qui n’a jamais vu la mer.

  9. Flooo avr 5, 2013 08:46

    Moi aussi ils me manquent…

  10. Laetue avr 5, 2013 09:08

    C’est tellement ça, la surdité sélective et le coeur immense et le mange t’es maigre même si tu as 10kgs de trop….

  11. fraise_desbois avr 5, 2013 10:50

    tellement touchant ! mais tellement rigolo… finement observé aussi. merci. merci beaucoup.

  12. gobes avr 5, 2013 11:26

    Merci Impératrice.

    Tout pareil que vous. Sublime. Du Brel, mais du Brel rigolo mais qui fait pleurer quand même.

    Moi ils sont toujours là mais je sais qu’un jour prochain (pas trop quand même – j’espère) ils ne le seront plus, c’est presque pareil.

    Mais que vous arrive-t-il en ce moment? que de billets sérieux qui froncent du sourcil…

  13. Super Salade avr 5, 2013 11:43

    J’aime bien aussi quand vous faîtes des textes drôles mais qui font la larmichette. Vous écrivez toujours fort bien. Le seul problème, c’est que je lis le beulogue au travaillement et que la larmichette en open space, c’po pratique. Donc je fais semblant de tousser pour faire style c’est normal que j’ai les yeux humides…

  14. uirapuru avr 5, 2013 12:08

    Whoua merci pour ce joli texte avec des larmes, des sourires et des souvenirs (les tables de multiplications!).
    Merci Impératrice

  15. Cathy avr 5, 2013 15:34

    C’est vraiment touchant.

  16. amenetta avr 6, 2013 04:28

    je découvre au hasard à l’instant, et me voilà mi rire mi pleurs. mon papi me manque, ma mamie je ne l’appelle pas assez souvent, mais ça me fait du bien de te lire. merci c’est chouette! je continue à fouiner… ;)

  17. amenetta avr 6, 2013 04:29

    et ma mamie… c’est moi qui la laisse gagner au scrabble pour pas qu’elle boude :)

  18. Roberta avr 6, 2013 10:17

    Je l’ai lu hier et… j’ai pleuré comme une madeleine. Rien que de lire le titre aujourd’hui, ça coule tout seul. Profitez de vos proches tant qu’ils sont là les zamis, les miens sont partis trop tôt, tout ça me manque.
    Décidément, ça déchire en ce moment le Beulogue. J’crois que j’ai mal boutonné mon combizlip !!!

  19. Masmedia avr 9, 2013 08:25

    tandis que t’es trop jeune et conne pour savoir en profiter, ils partent bien avant d’être trop vieux et fous …
    et toi, 10 ans après, tu te sens toute seule

    merci Impératrice

  20. sismographe avr 9, 2013 12:08

    Avant quand j’étais plus jeune, tu étais toujours là. Au téléphone. Dans ma boite aux lettres. Dans la chambre d’à côté.
    Je dormais dans ta grande maison remplie de chambres, de jus d’orange dans la cuisine et de jardin avec vue sur l’horizon.
    J’avais hâte, tous les matins de me lever.
    Pour voir tes jolies mains pleine de pulpe d’orange me répéter qu’il fallait manger.
    Que le petit déjeuner était le meilleur moment de la journée.
    Et ce meilleur moment de la journée l’était.
    C’était tout les moments où tu veillais sur moi. Où tu me forçais à avaler des kilos de gratin, de viande, de soupe.

    J’avais l’impression d’être une soupière.
    De sentir le pot au feu pendant une semaine.

    Mais comment te le dire ? Comment t’en vouloir à toi et tes mains mercurochromes ?

    Tes mains rassurantes qui font cicatriser toutes mes peines de gamin un peu bousculé par la vie.
    Aujourd’hui tu as les mains qui tremblent. Qui ne reconnaissent plus la gauche de la droite.
    Comment je peux suivre ce chemin que tu montrais si bien ?

    Je n’existe plus au travers le son de ta voix. Tu parles une autre langue.
    La langue de ceux qui oublient. Qui disparaissent dans un silence.

    Tu m’as laissé ici, seul.
    Un océan entre nous. Tes yeux qui me regardent de travers.
    Toi, que j’ai peur de perdre depuis que je peux respirer.
    Toi pour qui je pleure presque tous les jours, en silence.

    Ta voix me manque tous les jours.
    Tu ne te souviens plus de moi.
    Ils disent que tu perds la tête, mais rassure toi,
    Tu es toujours aussi belle.

  21. nolwenn avr 9, 2013 18:38

    la maman de ma maman, c’était la dame qui a donné des yeux rouges à ma mère ce fameux jour où elle est partie. Qui s’occupait de mes trois frères et sœurs et moi, 4 mômes (avec moins de 6 ans de différence entre le premier et le dernier) aux caractères bien trempés. Un jour ma mère me l’a rappelé, elle nous gardait tous les 4 sans broncher et sans péter un câble (alors qu’on essayait de lui fausser compagnie et qu’on jouait aux indiens en tournant autour d’elle). Et puis un jour elle a perdu sa tête et ça faisait bizarre.

  22. Scwa avr 11, 2013 06:48

    Potée carotte et changer l’huile de la tondeuse avant d’aller arroser le jardin… Merde, j’ai presque chialé là, au bureau ! :)
    Il y en a deux qui sont partis il y a longtemps et que je croyais dans leur montgolfière et puis j’ai la chance, immense, d’avoir encore les deux autres. Si mon portable reste allumé, si j’aime pas quand je suis trop loin, c’est que j’ai peur de ne pas être là quand ils partiront. Ensemble, je l’espère.
    Et ce weekend, je leur apporte des éclairs au chocolat et de la tomme aux fleurs ! Je me réjouis déjà !

  23. Jamic (le Namoureux de Ninita) avr 16, 2013 14:16

    J’ai perdu mes deux grand-mères à une semaine d’intervalle le mois dernier. Jusqu’ici, ça allait mais depuis que j’ai lu ce billet et ses commentaires, elles me manquent. Impératrice, je ne sais pas si je dois vous remercier ou vous conspuer.

    Et accessoirement, ce sont les grenouilles qui font « Coâ ! ». Les corbeaux, eux, font « Croâ ! ».

  24. schloka avr 22, 2013 15:43

    c’est tellement ça… merci pour eux et pour nous.

  25. Virginie avr 23, 2013 20:53

    Je vous découvre…
    Et là, d’un seul coup, je veux que la cuisine sente les crêpes, le beurre, le pain, la soupe, et les patates grillées dans le beurre, le court bouillon, la vinaigrette, le vigor ( oui, je sais…)
    Je veux qu’on me demande de mettre ma robe du dimanche, de bien me coiffer, de vérifier que mes sœurs sont au moins aussi parfaites que deux icônes pour… »aller chercher du pain chez la boulangère. Elle répète tout le temps que ses petites filles sont belles, attends un peu qu’elle voit ce que c’est des belles petites filles! La vieille bique! les plus beaux, c’est moi qui les ai, Fraaaaannnnncis! On s’en va chez l’autre pénible! »
    Je veux qu’on fasse le tour du village avec mes nouveaux-nés pour les présenter aux voisins. Je veux lire la fierté dans leurs yeux. Encore et toujours.
    Merci, j’ai ri et pleuré, et traversé l’enfance pour les rejoindre… Ils sont tous partis… Bon voyage.

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