Ta mère #2 22

Cet article est publié dans le cadre de Ta mère #2, et comme bien évidemment Ta mère #1 n’est pas publié, vous allez un peu vivre dans l’incertitude du suspense.

L’autre jour, j’étais dans le bus, qui est un bus pourri qui sent la poussière brûlée et amène les gens d’une station de RER improbable jusqu’à une non-station de métro ingérable (je bosse dans un coin pourri, je vous avais déjà dit ça ? La dernière fois que j’ai passé un entretien d’embauche on ma demandé : « et c’est quoi, votre motivation première pour postuler chez nous ? » Et j’ai répondu : « vous êtes pas à Banlieue-pourrie », et les gars m’ont fait un hochement de tête désolé. J’ai pas été prise, mais c’était pour d’autres raisons. Ils ont envoyé un mail pour dire qu’ils étaient désolée pour Balnieue-pourrie).

L’autre jour, donc, j’étais dans le bus, et il n’y avait que moi -moi et deux filles. Deux filles qui devaient avoir, disons 15 ans.
Il y en avait une basique et une grosse.
Ah oui non je dis pas « ronde » ou « enveloppée » ou « gironde » ou « ta gueule », je dis grosse parce que c’est ce que le monde dit, en fait, hein. Pour moi ça ne veut pas dire que tu ne peux pas être grosse et bonne, grosse et jolie, grosse et bandante, grosse et ce que tu veux, mais t’es grosse, quoi. Et c’est pas grave t’es grosse et tu les emmerdes, en gros. « En gros », eh, concept, continuité narrative, magie, bisou.

La grosse a dit à la pas grosse « ptin c’est dur, je suis au régime, je mange pas le matin. Ma mère dit que c’est bien, que je me prends en main et tout, mais c’est dur. »
Et la pas grosse a hoché une tête d’apparence désolée, compréhensive et empathique. La grosse était moche, la pas grosse aussi. Elles étaient habillées avec cet uniforme universel de la meuf de 15 ans qui aimerait qu’on la regarde mais qu’on ne la voie surtout pas.
Elle étaient pareilles, elles allaient au même endroit, et il y aurait là-dedans les mêmes gens, les mêmes profs, la même litanie de cours en forme de futur qui tarde à arriver.
Elles étaient pareilles, sauf qu’il y en avait une grosse et l’autre pas.

La pas grosse a dit : « c’est dur, mais franchement, je t’admire », et la grosse a conclu d’un ton désolée : « franchement j’ai la dalle, mais pfft ».

Mais pffft.

Et soudain j’ai souhaité très fort que ça s’arrête ; pour elle -pour la grosse. J’ai souhaité très fort que sa mère revienne le soir et dise : ah ouais, au fait, ces conneries de bouffer une pomme par jour jusqu’à ne plus fonctionner qu’en mode restriction et boulimie, en fait, on va laisser tomber. Hein, voilà, on va faire ça, plutôt.

J’ai souhaité très fort qu’elle arrête, là, maintenant, pour que son corps de 15 ans, aussi imparfait qu’elle puisse le percevoir, reste intact de la frustration, de la souffrance, de la destruction et de l’anéantissement. J’ai souhaité très fort qu’elle arrive à éviter ce moment faussement magique où tu réalises que tu peux vomir tout ce que tu manges et que ça annule tout, le compte des calories, les chiffres sur la balance ; et aussi l’amour que tu es supposé te porter, ta dignité et ce sentiment finalement assez appréciable de faire partie d’un monde qui tourne sans rien arracher durant la rotation, des gens qui se meuvent sans souffrir, de ceux qui habitent leur corps et trouvent l’appart plutôt agréable.

J’ai souhaité très fort qu’au moment où il y aurait quelqu’un qui serait fou amoureux d’elle, homme ou femme, elle soit capable de se tenir droite, nue et conquérante, et de profiter à fond de ce désir qu’elle inspirerait. J’ai souhaité très fort qu’elle offre son corps à elle-même et à ceux qui l’aimeraient vraiment, ou même pas, j’ai souhaité qu’elle puisse se tenir nue et conquérante devant n’importe qui, en fait, n’importe qui qu’elle voudrait baiser, amour ou pas, parce qu’aussi imparfait qu’on puisse être, le plaisir vient de la sueur, des lèvres mordues et du rythme partagé, pas d’un idéal brouillé-filtré-aplani ; j’ai souhaité que pendant que des mecs valables se trimbaleraient des gaules de huit mètres de long, avec l’irrationalité et l’énergie de leur 15 ans à eux aussi, elle puisse regarder leur bite suppliante et leurs yeux submergés de désir et réaliser que c’est pour elle, elle, dans tous les creux et les déliés, les plis et les bosses, sans se demander une seconde si elle en était digne ; et qu’elle jouisse, jusqu’aux tréfonds d’elle-même où se cachent les blessures dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ; j’ai souhaité très fort qu’elle se sente aimée ; j’ai souhaité très fort que pendant que derrière la porte, il y avait quelqu’un qui la voulait profondément et et profondeur, surface incluse, elle se regarde dans la glace et qu’elle se trouve bandante, au lieu de se livrer à une bataille secrète et perdue d’avance avec elle-même pour déterminer si elle méritait ce désir, une guerre sans nom ni merci qui la laisserait couverte de cicatrices et de regrets.

J’ai souhaité très fort que dans cette guerilla irrationnelle que personne d’autre qu’elle ne ne lui demanderait de mener, elle soit gagnante ; qu’elle fasse la seule chose à faire : abandonner le combat, parce qu’en fait, personne ne lui demandait de se battre contre une elle de 15 ans qui n’avait rien demandé -parce que l’injustice, c’est que personne ne proteste jamais quand tu t’agresses toi-même, quand tu détruis tout ce que tu aimes en toi, et tout ce qu’il y a d’aimable ; il n’y a aucune convention, de Genève ou de Plounéour sur Oise, quand tu te hais seul et quand tu décides unilatéralement de tout brûler, tolérance, graisse et légèreté comprise, et qu’il ne reste rien, puisque de toute façon tu n’es rien et tu ne vaux pas la peine.

J’ai espéré qu’elle aurait derrière la porte, à attendre qu’elle sorte, qu’elle se détache du reflet déformé où elle n’arrivait pas à se voir belle, aussi à poil qu’elle, un bout d’homme ou de femme imparfait et totalement nu, adorateur- et désireux-, j’ai espéré qu’elle connaisse un vrai premier amour qui reconstruit tout ce que le mode s’est évertué à détruite.

J’ai espéré qu’elle aurait ce moment d’abandon et d’indifférence au monde qui naît dans l’œil de l’autre – pas parce qu’il est un et détenteur d’une vérité suprême, mais parce qu’il est autre.
J’ai espéré qu’elle aurait assez d’amour, de dédain ou de narcissisme pour enrayer cette auto-destruction programmée, j’ai espéré qu’elle aurait quelqu’un entre ses seins, en adoration, caressant et délicat, lui disant qu’elle était belle ; parce que tout ce qu’une fille de 15 ans mérite c’est d’être adorée, et caressée -délicatement.

On prend suffisamment cher le reste du temps  -à cause de ta mère qui veut te foutre au régime, du monde qui est con et de ceux que tu n’aimes pas qui ne t’aiment pas non plus et bon débarras-, pour ne pas se laisser détourner de ces moments où on est à la fois immortel et mort de plaisir.
Parce que ce moment où tout ton corps se couvre de chair de poule ; ce moment où il n’y a plus que de l’électricité et où tu es prêt à avaler l’autre, entier, gestes incertains, baggy dégueu et chaussures comprises si besoin ; c’est ça dont il faut te souvenir en ces moments absurdes où tu n’es pas suffisamment bien pour toi-même. Parce que plus la guerre s’installe, plus il devient compliqué de négocier l’armistice, même court, même feint.

Et puis la maigre a sorti une plaquette de chocolat aux noisettes, elle a croqué dedans, et elle a dit « excuse-moi, j’ai trop faim, je te propose pas, hein » ; et putain, putain de merde, j’ai eu très envie de lui chier dans la bouche.

22 avis sur “Ta mère #2

  1. wayne99 mar 27, 2013 23:08

    Connasse. Tu m’as foutu la larme a l’oeil.

    Je ne t’en veux pas.

  2. Bergamote mar 28, 2013 06:11

    Sauf que, quand t’es grosse, tu es totalement invisible, sauf pour les regards goguenards et hautains, puisque tu n’es qu’une grosse connasse, que tes neurones fonctionnent ou pas. Tu n’existes pas et on t’oublie aussi vite. Maintenant si les souhaits que tu émets, si beaux et si bien dits, pouvaient se réaliser…

  3. meriem mar 28, 2013 07:07

    Ah putain.
    Je le souhaite très fort aussi.
    Y a rien de pire que la condamnation par victimisation (« la pauvre n’y arrivera jamais ») donc j’y crois très fort (« tout peut arriver »)

  4. dame vivi mar 28, 2013 07:11

    Pour avoir vécu l’enfer de l’anorexie, de la boulimie, l’enfer d’une mère qui t’envoie chez le dietéticien à 12 ans parce que tu as pris 4 KGS en un an, parce qu’un jour j’ai pu avoir suffisamment de dédain pour le regard des autres et de narcissisme pour me trouver jolie, parce qu’il m’a fallu attendre l’âge de 40 ans pour en arriver à cet épanouissement, pour tout ça votre texte m’a fait pleurer Impératrice. Pour tout ça je me sens encore en colère. Pour tout ça je me dis que c’est bon de savoir que quelques rares personnes (dont vous Impératrice) portent ce regard différent sur les autres. Pour tout ça, le combat continue.

  5. Petite Chose mar 28, 2013 07:18

    Je m’évertue depuis deux mois à enquiller un pot de nutella par semaine parce que le Monde me trouve trop maigre, je mange tout ce qui me passe sous les yeux jusqu’à m’en dégoûter, j’ai pris 4 kilos de fesse et je me trouve encore plus laide qu’avant, mais grâce à Vous j’ai compris que fuck le monde, je retourne à mes carottes crues parce que c’est ça que j’aime manger et tant pis si je ressemble à un stylo avec des cheveux. Tout ça pour dire que ça marche aussi pour les maigres. Merci Impératrice <3
    (Et 15 ans, c'est pas un peu trop jeune pour attendre les gens nue derrière une porte?)

  6. Lily mar 28, 2013 08:37

    Merci Impératrice <3

  7. Lily mar 28, 2013 08:38

    Et ceci n’était pas une bite …

  8. N. mar 28, 2013 08:53

    Moi là, maintenant, tout de suite, j’ai super envie de livrer la mère de la grosse à un colloque de diététitiens, enchaînée avec un mot sur la poitrine : « prive sa fille en sur poids de petit déjeuner »

    Puis d’observer le massacre en bouffant des pop-corns.

  9. Rose Citron mar 28, 2013 09:51

    C’est pour ça que vous êtes impératrice galactique. <3

  10. Blabla mar 28, 2013 11:35

    Merci.
    J’ai chialé.
    Khonâsse.
    Merci.

  11. Chartreuse mar 28, 2013 12:56

    Impératrice, vous seule pouvez défendre les causes perdues avec tant de lyrisme et de justesse.

    Merci.

    Respect.

  12. L'aveuglé palpatif mar 28, 2013 13:26

    J’ai vécu ça en étant un homme.
    C’est extrêmement agaçant ce besoin de paraitre bien et en forme, de devoir corriger quelque chose dans nos habitudes alors qu’on est soit bien vis à vis de ça et que les gens te pourrissent la vie jusqu’à ce que tu t’en veuilles d’être bien dans tes baskets ou au contraire que ça cache des trucs vachement plus profond de mal être. « Tu prends 10 kg en un an ? Tu devrais faire un régime. » Et pas une seule fois la personne en face te demande si t’es bien ou non. Tu peux bien crever dans ton fort intérieur, tant que t’as l’air bien à terme, on s’en bat l’oeil.

  13. moilachieuse mar 28, 2013 13:43

    Pleurer pour ce texte acide et cassant derrière ce ton « la beauté cruelle du monde »? le « T’es grosse et t’es moche et alors? tu as le droit à l’amour », ça me donne la nausée. Oui, merde, une femme qui a du bide n’est pas une « grosse » et celle qui est plus mince n’est pas « une non grosse », de se cacher derrière le fait supposé que les gens conçoivent ça comme cela tout en implicitant qu’on ne le pense pas, que c’est la société, c’est réduire la diversité des goûts et des rencontres, des points de vue et des mots qu’on met dessus au jugement des médias qui utilise une sémantique unilatérale à des fins de consommation. De ne plus penser qu’à travers l’ornière du langage, c’est déjà avoir mis un pied dans une violence qui n’est ni nécessaire ni définitive ou inévitable. J’ai envie de dire à cette fille de ne pas se laisser avoir par ceux qui se présentent comme ses amis, familles, défenseurs de cause car leur amertume les empêchent parfois de ne pas voir plus loin que leur nez. Parce que Duchmol désigne cette fille par « la grosse » alors on utilise « grosse » par souci de réalisme social? Pourtant j’aime à croire que ma voix, mon langage n’est pas moins réel ni moins ancré dans la « réalité sociale » que celui de mon voisin! Cela m’a donné une larme, mais ce n’est pas pour la qualité du discours.

  14. Guacamole mar 28, 2013 15:01

    Aïe. Comment dire? j’adore le Beulogue et pourtant…je suis d’accord avec Moilachieuse. Enfin, avec le fond parce qu’avec la forme, nettement moins .Disons que je lui reproche une chose précisément: le langage PEUT être ancré dans la réalité quand il la décrit. Mais il est, avant d’être le moyen de refléter une pensée, l’outil pour élaborer cette pensée. Impératrice a verbalisé un ressenti,une émotion. Pour nous l’expliquer, elle a utilisé tout à la fois ses connaissances, son regard sur la société mais aussi le ton (comme diraient certains geeks, le « contrat bloguesque avec ses lecteurs ». Tu sais Moilachieuse, je pense que si tu avais seulement souligné qu’elle n’a pas fini de réfléchir elle (mais aussi ses lecteurs) aurait probablement poussé cette réflexion plus loin, avec ou sans ton aide. C’est aussi l’utilité du langage, ça s’appelle communiquer. Alors voilà, je suis d’accord avec toi sur le fond, dommage d’utiliser le registre de la rage pour répondre au registre de l’humour et de l’émotion. Je lis le Beulogue parce que ça m’amuse, mais quand cela me permets aussi de d’avancer dans ma réflexion et (peut-être)de la partager avec les autres, je trouve cela super.
    Merci Impératrice, et merci aussi à toi, Moilachieuse

  15. moilachieuse mar 28, 2013 15:55

    Ma remarque est sur un ton critique, mais de là à parler de rage!! Il n’y a pas de mot d’insulte ni de mépris adréssé directement à Petronille, je ne juge pas sa personne, l’intention est bonne, mais la fabrication d’un discours dont nous sommes tous tenant à un moment ou à un autre et qui consiste à appuyer où cela fait mal sans y preter gare mérite d’être souligné. Le terme de « nausée » vient simplement souligner, à mon tour avec mon langage et certainement moins violemment que ce texte, mon vif désaccord avec le fond. La rage perçu dans mon discours n’est vraiment due qu’a la dissonance qu’elle crée avec d’autres discours car derrière le ton sentencieux de ma remarque il y a une vraie tristesse de voir que même les bastions de défense frappent comme les autres, avec les mêmes armes. Bien au contraire de faire la promotion de la rage, tu me l’accorderas, ma position invite à plus d’indulgence voire plus de recul vis a vis de cette vision douloureuse des choses. Je ne dis pas de dire que tout est rose, seulement de se poser en premiers acteurs d’un changement de mentalité que l’on appelle de ses voeux.

  16. El amor mar 28, 2013 17:03

    Votre papier est hyper réducteur sur le sentiment de désir et la possibilité de l’amour (qui n’existe pas vraiment d’ailleurs au passage). Mais très bien écrit. Beijos.

  17. Henriette mar 28, 2013 19:55

    « Un vrai premier amour qui reconstruit » ?
    Votre ironie confine à la cruauté.

    Je vous parlerai de mes 15 ans, un jour, en retournant les côtelettes sur le barbecue, vous avez l’air d’aimer les histoires drôles.

  18. Petite Chose mar 28, 2013 21:04

    Pardon, mais au niveau du vécu, je trouve intéressant de souligner que le ressenti de la distanciation par métaphore signalétique de la plaque de chocolat, aux noisettes par ambiguité, est très réductrice. Mais merci.

  19. Pepperann mar 29, 2013 09:15

    Merci Impératrice pour ce texte très beau et très vrai. Il méritait d’être dit, tout ça on ne e dit jamais assez.

    Moi j’aimerais répondre à Bergamote. Parce que c’est pas vrai. Quand t’es grosse, on te remarque autant que les autres. Peut-être moins que les conasses qui rient fort et qui font plein de gling-gling d’accessoires à paillettes qui t’arrachent les yeux quand elles passent au soleil mais on te remarque autant que les intellos, les gentilles, les maigres, les un peu trop poilues c’est rigolo, celles qui ont un grand menton, un grand front et toutes les autres.

    Sauf que le monde est cruel. Et que si tu dis aux gens que t’as remarqué une grosse et qu’éventuellement t’aimerais bien goûter sa bouche -et plus si affinités- on te montre du doigt. On se rit de toi et que d’un coup tu deviens une espèce de monstre qui a osé dire qu’il aimait bien la fille qui ne met pas du 34.

    Alors c’est con parce que toi tu restes là avec ta frustration à regarder cette grosse qui te rend transi sans lui dire un mot, jamais. Et elle, elle reste persuadée qu’elle est invisible.

    La société c’est de la merde, mais ne dites pas que vous êtes invisibles. C’est faux. Tout est fait pour vous le faire croire, c’est tout.

  20. Guacamole mar 29, 2013 15:07

    Encore une fois, Moilachieuse, je suis vraiment d’accord avec toi. Cela étant, tu me m’accorderas également, ton second commentaire invite bien plus au dialogue et à la réflexion que le premier.(si je savais comment faire, c’est là que je mettrai un clin d’oeil non?)

  21. Lo mai 1, 2013 22:25

    Et puis un jour elle apprend , un jour incertain une caresse d’un inconnu, une phrase discrète, un « mon dieu que vous êtes belle » dans une bar bondé lui fait dire que en fait elle vaut la peine.

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